Pas de plus grande joie que de mettre sa vie au service de l’Evangile

La Communauté de Sant’Egidio est née en 1968 à Rome à l’initiative d’Andrea Riccardi qui, dans le climat de renouveau du Concile Vatican II, commence à réunir un groupe de lycéens, comme il l’était lui-même, pour écouter et mettre en pratique l’Evangile. La première communauté chrétienne des Actes des Apôtres et François d’Assise ont été leurs premiers points de référence. En l’espace de quelques années, la communauté a beaucoup grandi, elle est présente dans plus de 70 pays en Europe, en Afrique, en Amérique et en Asie et compte aujourd’hui cinquante mille membres qui se retrouvent pour prier et qui œuvrent auprès des plus pauvres.

Quelle est la vocation de St Egidio, quelles sont ses caractéristiques ?

.La prière est le premier  travail de la communauté. On se réunit pour prier toutes les semaines à 20h.  A Anvers c’est tous les jours. Chacun essaie de  trouver un espace important dans sa vie pour la prière personnelle et pour la lecture des Écritures.

.La communication de l’Évangile est le deuxième fondement de la communauté, une responsabilité, le trésor précieux, la lanterne qui ne peut pas être cachée. Il s’agit d’une expérience de joie et de fête qui conduit, à vivre une « fraternité missionnaire » en de nombreux lieux du monde.

.Le service envers les pauvres  est le fondement et l’engagement quotidien depuis les débuts, vécu sous la forme de l’amitié. C’est une force pour construire ensemble des formes d’aide et d’amitié au milieu de pauvretés diverses (personnes âgées seules, immigrés et personnes sans demeure fixe, malades, enfants en difficulté, handicapés physiques et mentaux…). A Bruxelles, nous avons  « Kamiano »  un restaurant social où nous  accueillons pour un repas chaud et « l’école de la paix » pour des enfants qui ont besoin d’un soutien scolaire mais nous désirons aussi qu’ils grandissent en découvrant la richesse des différentes cultures, religions, nationalités. Le projet d’éducation à la paix qui y est développé permet aux enfants de contribuer à une société pacifique où tous peuvent vivre ensemble. Des jeunes aident ces enfants à faire leurs devoirs,  puis jouent avec eux, etc… Les pauvres sont les compagnons habituels de notre vie, nos amis, ils font partie de la famille.

. Le dialogue. L’amitié avec les pauvres nous a conduits à mieux comprendre que la guerre est la mère de toutes les pauvretés. C’est ainsi qu’aimer les pauvres, dans de nombreuses situations, est devenu s’engager explicitement pour la paix, pour la protéger là où elle est menacée, pour aider à la reconstruire en facilitant le dialogue là où il est perdu. Tout ce  travail pour la paix, pour l’œcuménisme ne peut pas être dissocié des autres piliers de la communauté.

La communauté Sant’Egidio dans le monde entier s’engage très concrètement dans les grands combats tels que celui de la pauvreté, l’aide concrète aux réfugiés, aux victimes des guerres et des famines, l’abolition de la peine de mort… Quel est pour vous en ce moment en Belgique le combat qui se présente comme le plus urgent ?

Le combat le plus important  se trouve dans notre cœur sinon on pourrait tomber  dans l’activisme, le militantisme.  Je pense que la vocation d’un chrétien  est de continuer toujours à travailler son cœur pour être plus proche du Seigneur et vivre davantage de son Esprit. Dans la société d’aujourd’hui, il y a beaucoup de matérialisme et d’individualisme qui ne rendent pas les gens  plus heureux. Il y a beaucoup de solitude,  la famille est en crise, le taux de suicide chez les jeunes n’a jamais été aussi élevé. Signes qui demandent une réponse mais je pense  que la réponse n’est pas dans les grandes batailles, les grandes manifestations.  C’est aussi ce que Noël nous apprend : un petit enfant pauvre qui naît dans une crèche mais qui est la lumière pour nous tous. Il s’agit de témoigner par notre vie d’une joie profonde et je pense que c’est ça la bataille à faire.  Dans ce sens c’est une  lutte contre la résignation qu’il y a en chacun de nous afin de garder la fraîcheur et l’enthousiasme de la foi.

 

A Noël, Sant Egidio prépare des repas festifs dans le monde entier. Cette année à Bruxelles ce repas s’est organisé dans l’église de Notre Dame des Riches Claires. Pourriez-nous nous en parler ?

Ce repas dans une église vient d’une ancienne tradition de l’Église, de Grégoire Le Grand qui, le jour de Noël, ouvrait les églises pour les plus pauvres. L’église comme une crèche où ceux  pour qui il n’y a pas de place dans la société sont accueillis pour partager ensemble cette joie de la fête de Noël.  Ce n’est pas un repas qui est là juste à un moment de l’année, c’est une continuation,  le couronnement de l’amitié que nous vivons avec ces personnes tout au long de l’année.

 

Quelles sont les personnes  qui viennent partager  ce repas ?

Il y a des  personnes qui vivent dans la rue ou dans des situations très précaires et que nous voyons toutes les semaines à  Kamiano. Il y a aussi ces personnes âgées à qui nous rendons visite tous les samedis.  Des personnes qui ont parfois de grandes difficultés à se déplacer mais qui le jour de Noël veulent sortir et venir partager avec nous. Il y a des sans-papiers, des réfugiés, des sans famille.  Des familles qui vivent sans beaucoup de perspectives de futur  se sont jointes  à nous, ainsi que des familles du quartier. Nous avons commencé  depuis peu « une école de la paix », c’est une amitié qui vient de naître mais les enfants avec leurs familles étaient là aussi. Il est bon de souligner que ce n’est pas une fête pour une catégorie de personnes mais  une fête de famille où tous les âges sont représentés c’est un peu comme la grande famille de Dieu qui se réunit.

 

Comment se prépare cette fête ?

Les  membres de Sant Egidio la préparent avec la collaboration de beaucoup de personnes. Ils viennent de partout et sont de tout âge, néerlandophones, francophones,  tous viennent donner le meilleur d’eux-mêmes pour que la fête soit réussie.

Ce n’est pas une fête pour les pauvres mais une fête avec les pauvres. Ce ne sont pas les gens qui ont plus de facilités dans la vie qui le jour de Noël font une bonne action non ! C’est une fête qui se célèbre ensemble dans l’amitié. Et le fait de se retrouver tous autour  d’un bon repas fait parfois revenir des souvenirs d’enfance, des souvenirs heureux mais parfois aussi douloureux  qu’ils ont envie de partager. C’est important de prendre ce temps-là. Ce sont des personnes vivant de grandes difficultés,  sans logement,  parfois malades avec des problèmes de dépendance, d’alcool ou de drogue  et on pourrait dire que c’est difficile de mettre ces gens ensemble.  La vie dans la rue est parfois très dure, la solitude est grande pour certains. Ce qui me touche beaucoup, c’est de voir chaque fois qu’il y a une ambiance de paix. Ça c’est quelque chose qui nous dépasse,  ça ne vient pas de nous. On sent qu’il y a comme une bénédiction du Seigneur…

Il y a aussi un cadeau pour chaque personne. Je me souviens que  la première année il y avait le sapin, la crèche,  les cadeaux tout autour et à la fin du repas, on a commencé à les distribuer. Ils étaient très étonnés parce qu’ils pensaient que c’était de la décoration. Ils n’avaient pas imaginé  qu’il puisse y avoir un cadeau pour eux. On essaie de donner des choses utiles : des couvertures,  des gants,  des bonnets,  des chaussettes,  des vêtements,  parfois pour les personnes âgées des parfums.  On essaie de récolter le plus possible toutes ces choses-là car on n’a pas les moyens d’acheter pour tant de personnes. 180 pauvres au moins sont venus cette année  et 90 personnes pour aider.  Mgr Lemmens était présent, c’était aussi très important pour eux.

Nous sommes aussi en relation avec des personnes  qui ont eu des problèmes et sont en  prison.  De là ils nous écrivent « je suis en prison mais le jour de Noël je pense à vous. » C’est vraiment très beau et très touchant. En même temps je dirais que c’est évangélisateur. Nous n’accueillons pas ces personnes dans un but de prosélytisme mais parce que le fait  d’avoir quelqu’un à leur côté,  quelqu’un qui s’intéresse  à leur vie, qui les aime quel que soit leur passé leur donne parfois le courage de remonter la pente. Ils voient une lumière, un futur.  Ça ne marche pas toujours  mais on espère pour chacun et parfois ça prend beaucoup de temps, des années avant que quelqu’un retrouve confiance dans la vie.  Nous connaissons une dame qui vient  régulièrement à Kamiano et dont la vie est très difficile, faite de beaucoup de souffrance et de chagrin. A Noël, elle nous a confié qu’elle avait souvent des idées de suicide : « j’en ai parfois marre de la vie… Alors je viens à Kamiano et ça me donne du courage,  je sais que je ne suis pas seule. C’est ça qui me fait avancer dans la vie. »

Quel message aimeriez-vous dire aux jeunes aujourd’hui ?

Il n’y a pas  de plus grande joie que de mettre sa vie au service de l’Évangile et il ne faut pas avoir peur de le faire. Je pense que c’est très vrai ce que dit l’Évangile : «  Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir ». Ce sont les pauvres qui me l’ont appris.

Interview de Christine Janssens, membre de Sant’Egidio, par Sr Béatrice Carbonel